Espace d’un Conte

Contes à Panser et à dé-penser


Le collectionneur de silences

Un brave homme arc-bouté sous le poids de ses maux prisonniers des silences rencontra le collectionneur de silences. Le regard bienveillant et apaisant de ce dernier incita le brave homme à s’épancher naturellement. A la pudeur des premiers instants succédèrent des révélations plus intimes ; l’amour que des années de silences avaient étouffé, des espoirs qu’il n’osait partager de peur d’être incompris, des douleurs qu’il s’estimait être seul à devoir porter… Lorsqu’il eut fini d’exprimer tous ses maux, son visage apparut plus serein. Il semblait avoir rajeuni et nul n’aurait pu dire ou imaginer qu’il avait tant souffert. Le collectionneur de silences s’adressa alors au brave homme et le remercia du cadeau qu’il venait de lui faire. Par ailleurs, il l’invita à lui faire don de l’ensemble de ses silences et l’assura que ceci fait, de grands bienfaits lui seraient prodigués. Le brave homme accepta et d’un pas bien léger repartit quelque peu intrigué. Lorsqu’il rentra chez lui, il ne put taire cette étrange rencontre et rapporta à sa compagne cet étonnant échange. Touchée par la grâce de cette aventure et découvrant derrière les mots une profondeur qu’elle n’avait jamais supposée ni tentée de sonder, elle révéla à son époux l’ensemble de ses propres maux. De ce jour, il n’y eut plus entre eux l’espace d’un silence, seulement une grande plénitude qu’aucun mot inutile à jamais ne pouvait troubler.

Carnet de notes :

Trop souvent nous croyons souffrir en silence. Hélas, il n’en est rien.  Nos regards, nos attitudes, notre langage, de façon plus ou moins importante, nos maux transpirent. Chacun peut en percevoir et en jauger les conséquences au quotidien. Apprenons en toute simplicité à exprimer et dans un juste dosage à devenir également pour l’autre un collectionneur de silences.

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L’arbre à colères et le tailleur de pierres

Dans le verger des Dieux, à l’abri des regards, coexistaient un grand nombre d’essences rares. Parmi elles, chétif et résistant, austère et envoutant, se trouvait l’arbre à colères. A la saison des vents venue, sur la terre des hommes, il distillait à tout venant son amère pollen. Il ravivait ainsi dans le cœur des hommes de nombreuses colères. Noires, sourdes et intérieures pour certaines, violentes ou remplies d’amertumes pour d’autres ; ces colères se paraient de mille et une formes, s’inventaient mille et une raisons et les hommes s’époumonaient. Pourtant, parmi les hommes, l’un d’eux semblait insensible à l’invisible poison. C’était un tailleur de pierres. Il demeurait emprunt d’une paix intérieure et d’un geste sûr et précis continuait à donner vie à ses édifices. Étonné de voir cet homme impassible, l’arbre à colères apparut en songe au tailleur de pierre et lui demanda : « d’où te vient se calme intérieur et pourquoi n’ai-je aucun effet sur toi ? » Le tailleur de pierre lui répondit avec douceur : «  Parce que … » Il fit un silence puis reprit : « Vois tu ce bras qui chaque jour grave et retranscrit dans la pierre le reflet des émotions du monde ? C’est celui d’un vieil homme qui se nourrit de ton souffle comme d’une énergie. Sans toi, je ne pourrais déplacer seul ma pierre. Sans toi ce bras fléchirait. Sans toi ce bras trahirait mon inspiration et trahirait le message des Dieux destiné aux hommes…» A la fois satisfait par cette réponse et intrigué par l’immense sagesse de ce vieil homme, l’arbre à colères l’interrogea à nouveau : « Mais pourquoi n’en est-il pas ainsi pour tous les hommes ? » Sans changer de ton, le tailleur de pierres lui dit : « Peut être ne savent ils pas que tu es le fruit de l’arbre d’inconscience et de l’arbre d’orgueil… Sans doute ignorent ils qu’à l’aube du premier jour des Dieux, il n’y avait que deux essences : l’arbre de vie et l’arbre de mort. Lorsque l’homme se justifie bruyamment, n’est ce pas par ignorance ? » L’arbre à colères resta sans voix. Il s’effaça lentement puis fit place à d’autres songes.

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